La spondyloarthrite précède-t-elle ou suit-elle le diagnostic de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin ?

Par le Dr Jean-Guillaume Letarouilly (Hôpital Roger-Salengro – Lille) 

 Article commenté :Spondyloarthritis preceding and following inflammatory bowel disease diagnosis and risk factors: a temporal trends analysis in a population-based cohort.Agrawal M, Sorensen C, Poulsen G et al.Arthritis Rheumatol. 2026 Feb 19. doi:10.1002/art.70095.

Contexte :

La spondyloarthrite (SpA) et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI), comprenant la maladie de Crohn (MC) et la rectocolite hémorragique (RCH), sont des maladies immuno‑médiées partageant des mécanismes physiopathologiques et des caractéristiques cliniques communes.
Des manifestations articulaires sont fréquemment observées chez les patients atteints de MICI, mais la relation temporelle exacte entre la survenue de la SpA et le diagnostic de MICI reste mal caractérisée.
Par ailleurs, le retard diagnostique est fréquent aussi bien pour la SpA, en particulier axiale, que pour la MICI, ce qui complique l’interprétation des associations observées en pratique clinique.

Objectifs :

L’objectif principal de cette étude était d’explorer la relation temporelle bidirectionnelle entre la SpA et la MICI, en évaluant à la fois :

– la prévalence de la SpA dans les années précédant le diagnostic de MICI ;
– l’incidence de la SpA après le diagnostic de MICI, ainsi que d’identifier les facteurs cliniques associés à la survenue de la SpA chez les patients atteints de MICI.

Méthode :

Il s’agit d’une étude de cohorte nationale, populationnelle, réalisée à partir des registres danois, couvrant la période de 1998 à 2022. Les patients atteints de MICI incidents ont été identifiés à partir du registre national des patients et appariés à des individus sans MICI selon l’âge, le sexe et la zone géographique.
La SpA était définie par au moins une codification hospitalière (consultation ou hospitalisation). Les auteurs ont utilisé des modèles de régression logistique pour estimer les odds ratios (OR) de SpA précédant le diagnostic de MICI sur une période de 8 ans, et des modèles de Cox pour estimer les hazard ratios (HR) de SpA incidente après le diagnostic de MICI.

Les analyses ont été ajustées sur l’âge, le sexe et la période calendaire, et complétées par des analyses de sous‑groupes (SpA axiale contre périphérique, MC contre RCH) et des analyses de sensibilité.

Résultats :

• Population étudiée et caractéristiques

Parmi 5 417 081 personnes vivant au Danemark sur la période d’étude, 17 108 patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) incidentes ont été identifiés et appariés à 85 540 individus de référence sans MICI selon l’âge, le sexe et la commune de résidence (ratio 1:5). Cette population a été utilisée pour l’analyse de la spondyloarthrite (SpA précédant le diagnostic de MICI).
Pour l’analyse de la SpA survenant après le diagnostic de MICI, les patients ayant un diagnostic de SpA dans les 8 années précédant la date index ont été exclus, laissant 16 468 patients atteints de MICI et 83 870 individus de référence pour l’analyse en incidence.

Parmi les patients atteints de MICI, 5 043 (29,5 %) étaient diagnostiqués avec une maladie de Crohn et 12 065 (70,5 %) avec une rectocolite hémorragique. Les femmes représentaient 53,3 % de la population MICI.
L’âge au diagnostic était inférieur à 30 ans chez 25,2 %, entre 30 et 49 ans chez 34,3 %, entre 50 et 70 ans chez 28,7 %, et supérieur à 70 ans chez 11,8 % des patients. La distribution par sexe, âge et période calendaire était identique dans le groupe de référence, conformément à l’appariement.

• SpA précédant le diagnostic de MICI

Dans les 8 années précédant le diagnostic de maladie inflammatoire chronique de l’intestin (MICI), la probabilité d’un diagnostic de spondyloarthrite (SpA) était significativement plus élevée chez les patients atteints de MICI comparativement aux individus de référence, après ajustement sur l’âge, le sexe et la période calendaire.

L’odds ratio ajusté (aOR) pour une SpA précédant le diagnostic de MICI était de 1,95 (IC95 % : 1,78–2,14). Cette association était plus marquée chez les patients atteints de maladie de Crohn (aOR 2,84 ; IC95 % : 2,43–3,32) que chez ceux atteints de rectocolite hémorragique (aOR 1,61 ; IC95 % : 1,43–1,81).
L’association était nettement plus forte pour la SpA axiale que pour la SpA périphérique. Pour l’ensemble des MICI, l’aOR ajusté était de 4,65 (IC95 % : 3,63–5,95) pour la SpA axiale, contre 1,74 (IC95 % : 1,58–1,93) pour la SpA périphérique. L’estimation la plus élevée concernait la SpA axiale chez les patients ultérieurement diagnostiqués avec une maladie de Crohn (aOR 11,49 ; IC95 % : 7,55–17,92).

• SpA suivant le diagnostic de MICI

Après le diagnostic de MICI, le risque de survenue d’une SpA incidente était significativement augmenté comparativement aux individus de référence, après ajustement sur l’âge, le sexe et la période calendaire. Le hazard ratio ajusté (aHR) pour l’ensemble des MICI était de 2,51 (IC95 % : 2,34–2,7).
Ce risque était plus élevé chez les patients atteints de maladie de Crohn (aHR 3,17 ; IC95 % : 2,81–3,59) que chez ceux atteints de rectocolite hémorragique (aHR 2,24 ; IC95 % : 2,05–2,45). Le risque le plus important était observé pour la SpA axiale chez les patients atteints de maladie de Crohn, avec un aHR ajusté de 8,28 (IC95 % : 5,95–11,51).

• Analyses stratifiées multivariées

Dans les analyses multivariées stratifiées, le risque de SpA après le diagnostic de MICI était plus élevé chez les femmes et chez les adultes âgés de 18 à 45 ans, en particulier pour la SpA axiale. En revanche, aucune interaction significative avec le sexe, l’âge ou la période calendaire n’était observée pour la SpA précédant le diagnostic de MICI.

L’ensemble des analyses de sensibilité (exclusion de l’enthésite, définition plus stricte de la SpA, analyses séparées de la spondylarthrite ankylosante et de la sacro‑iliite) confirmait la robustesse des associations observées, avec des estimations du même ordre de grandeur.

Discussion :
Cette étude présente plusieurs limites inhérentes à l’utilisation de bases de données médico‑administratives. Tout d’abord, il existe un risque de biais de classification diagnostique, la SpA et les MICI ayant été identifiées à partir de codes diagnostiques uniques enregistrés lors de consultations ou d’hospitalisations.
Bien que la valeur prédictive positive des diagnostics de MICI dans les registres danois soit élevée, celle des diagnostics de SpA repose sur une seule codification, ce qui peut entraîner des erreurs de classification.
Ensuite, les populations utilisées pour les analyses de prévalence (régression logistique) et d’incidence (modèles de Cox) ne sont pas strictement identiques, bien qu’elles soient issues de la même cohorte nationale, ce qui limite la comparabilité directe des estimations issues de ces deux approches.
Par ailleurs, malgré l’ajustement sur l’âge, le sexe et la période calendaire, un résidu de confusion non mesuré ne peut être exclu, notamment en l’absence d’informations détaillées sur l’activité inflammatoire, la sévérité des maladies, les facteurs environnementaux, ou les traitements reçus (y compris les biothérapies).
Le nombre absolu d’événements restait relativement faible dans certains sous‑groupes, en particulier pour les analyses stratifiées par type de SpA, ce qui peut affecter la précision de certaines estimations.
Enfin, l’augmentation de la fréquence des diagnostics de SpA dans les périodes entourant le diagnostic de MICI pourrait être en partie liée à un effet de surveillance accrue, les patients étant davantage exposés au système de soins à cette période, sans que l’étude ne puisse distinguer formellement cet effet d’une augmentation réelle de l’incidence. 

Conclusion :
Dans cette cohorte nationale de grande ampleur, la SpA est associée aux maladies inflammatoires chroniques de l’intestin avant et après leur diagnostic, comparativement aux individus sans MICI, avec une relation temporelle dynamique et des associations particulièrement fortes pour la SpA axiale et la maladie de Crohn.